Émile Buré, “Michel Bakounine” (1901)

Michel Bakounine

Le docteur Nettlau, dans un important ouvrage qui a été remis aux bibliothèques, s’emploie à faire revivre Michel Bakounine, « révolutionnaire émérite, conspirateur expérimenté et grand charmeur d’hommes ». Il nous suffira, dans cette courte notice, de préciser quelques dates en nous aidant de la thèse de M. A. François : Michel Bakounine et la Philosophie de l’Anarchie.

Michel Bakounine naquit dans le district de Torjok, entre Pétersbourg et Moscou, d’un père, ancien attaché à la légation russe de Florence, que ses idées libérales avaient éloigné de la Cour. En 1832, à dix-huit ans, le jeune Michel est officier; mais dès 1834 il quitte l’armée, vit à Moscou et à Saint-Pétersbourg où son ami Stankewitch lui apprit à connaitre Condillac, Kant, Fichte et Hegel. Comme ses disciples de cette époque, Bielinski et Kattkof, Bakounine subit surtout l’influence de Hegel. Il connut aussi Herzen, qui demeura pour lui un ami sincère et dévoué.

De 1840 à 1842, Bakounine séjourne à Berlin; en 1842 il est à Dresde, où il publie, sous le pseudonyme de J. Elyzard, deux articles sur la Réaction en Allemagne. Dans ces articles il admet la nécessité d’une transformation morale comme condition d’une transformation politico-économique. En juin 1842, dans le Républicain Suisse, il parle déjà de communisme.

Bakounine vient en France en 1844, où il voit Proudhon et Marx. Il emprunta à Proudhon son fédéralisme qu’il devait plus tard transformer en amorphisme, et il subit très profondément l’influence de Marx, de son aveu même plus savant et plus avancé que lui. En 1847, le gouvernement russe obtient son expulsion et il se réfugie à Bruxelles. Mais la Révolution de 1848 éclate et Bakounine d’accourir à Paris où il prend une part assez active au soulèvement. Il fait en Allemagne, surtout à Berlin, de la propagande révolutionnaire, et passe en Autriche où il se mêle à Prague aux mouvements séditieux. Il prend part avec Richard Wagner à la Révolution de Mai à Dresde, il se fait arrêter et condamner à mort. L’Autriche alors le réclame et la peine capitale, pour la seconde fois, est prononcée contre lui. La peine de mort ayant été commuée en détention perpétuelle (1851), le gouvernement russe, à son tour, réclama Bakounine. Il fut envoyé en Sibérie où il se maria avec la fille d’un fonctionnaire. Enfin, en 1861, il s’évada, passa au Japon, gagna San-Francisco et New-York.

De 1862 à 1867, nous le trouvons successivement à Londres, à Paris, en Suède, en Italie (à Florence), en Suède, à Londres, à Florence et à Naples, mêlé d’abord à l’insurrection polonaise (1862-1863), au mouvement russe, enfin à la société secrète la Fraternité Internationale (1864-1867).

En septembre 1867 il entre au Congrès de la Ligue de la Paix, à Genève. Mais il sort bientôt de cette ligue, fondée par MM. Chevalier et Passy, sous la « haute protection impériale » : « Oui, je l’avoue à ma confusion – dit-il j’ai fait partie de cette ligue bourgeoise et pendant tout un an j’ai eu la sottise de ne pas désespérer de sa conversion aux principes du socialisme ».

En septembre 1868 il assiste, à Berne, au Congrès de la Ligue de la Paix et de la Liberté: il y expose son fédéralisme, socialisme, antithéologisme. La page que nous donnons aujourd’hui est extraite de son discours.

En 1869, Bakounine entre dans l’Association internationale des Travailleurs, où il va s’opposer à Marx. L’Association était dirigée par un conseil général où, d’après Bakounine, Marx exerçait « une sorte de dictature ». Les bakounistes résolurent de transformer le conseil général en simple bureau de renseignements et ils se donnèrent comme but d’amener l’Internationale à devenir un « parti révolutionnaire international d’action ». En 1868, Bakounine fonde en opposition avec la Ligue de la Paix et de la Liberté, qu’il n’avait pu faire adhérer au communisme, l’Alliance de la Démocratie Socialiste. Il demanda l’affiliation de l’Alliance à l’Internationale ; mais le conseil général refusa. La société bakouniste prononça alors sa dissolution, et ses sections locales demandèrent isolément leur admission. Les groupes suisses formèrent la Fédération romande.

En 1872, au Congrès de La Haye, les bakounistes livrèrent un dernier combat aux marxistes : ils furent expulsés et fondèrent l’Association fédéraraliste universelle. L’Internationale transféra à New-York son Conseil général : les blanquistes s’étaient retirés. Nous ne nous prononcerons pas entre Marx et Bakounine : il nous suffit d’expliquer la rupture entre les deux hommes par la différence profonde de leurs caractères. Il est facile de comprendre que « le romantisme sentimental de Bakounine n’ait pu faire bon ménage avec le génie réfléchi et calculateur de Marx ».

De 1868 à 1871, Bakounine prend part aux mouvements révolutionnaires en France, en Italie, en Espagne et dans d’autres pays encore. En 1871, il essaie de jouer un rôle dans la Commune en France et tente un soulèvement à Lyon. A la suite de cette action, une troisième condamnation capitale est prononcée contre lui. Profondément découragé, il séjourne, après 1872, à Locarno ou à Lugano. Il meurt d’une maladie de cœur, le 6 juillet 1876, à Berne, où il était venu consulter son ami le docteur Vogt.

Bakounine n’a point prétendu au théoricien et ses idées ont été rassemblées sans grande méthode au hasard de sa vie errante : Hegel et surtout la gauche hégélienne, Proudhon, Marx et Auguste Comte ont exercé sur lui leur influence. Voici le portrait en raccourci que Daniel Halévy trace de Bakounine, dans ses Essais sur le Mouvement ouvrier en France : « Bakounine eût été un bon chef de bande aux côtés d’Attila ou de Gengis-Khan. A la carrière des armes il préfère la dialectique et la révolution. Il pratique l’une et l’autre avec la violence et la fantaisie d’un sauvage. Parfois il travaille furieusement, rédigeant de longs traités abstraits sur l’autonomie radicale de l’individu et la destruction de toute autorité ; parfois, il se prélasse pendant des semaines aux bords du lac de Côme, se baignant, se séchant au soleil, fumant sa pipe comme un Oriental et se jetant sur son lit pour dormir quelques heures ; parfois il fait une tournée de propagande, parcourant les villages industriels du Jura, le midi de la France, le nord de l’Espagne, agitant les populations avec une telle force qu’aujourd’hui encore on trouve des groupes anarchistes dans la plupart des villes où il passa voilà trente ans. »

Émile Buré.


BIBLIOGRAPHIE. – OEuvres (Fédéralisme, Socialisme et Antithéologisme.—Lettre sur le Patriotisme.—Dieu et l’Etat). 1 volume chez Stock.

Correspondance de Michel Bakounine (Lettres à Herzen et à Ogareff). 1 volume chez Perrin et Ce.

Benoit Malon : L’Internationale (Nouvelle Revue, 15 février 1884).

Autobiographie non terminée, publiée par Marie Stromberg (Revue Socialiste, novembre 1898).

Dave: Michel Bakounine et Karl Marx (Humanité nouvelle, mars 1900).

Albert Richard : Bakounine et l’Internationale à Lyon (Revue de Paris, 1° septembre 1896).


Émile Buré, “Michel Bakounine,” Page Libres no. 42 (October 19, 1901): 317-318.

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